11.06.2008
Fiscalité et Energie
Je vous invite à lire cette tribune de NICOLAS HULOT, DOMINIQUE BOURG, PATRICK CRIQUI, ALAIN GRANDJEAN ET JEAN-MARC JANCOVICI, publiée le 9 juin, il y a deux jours dans Les Echos transcrite si dessous.
Une fiscalité écologique, la voie de la raison
"Depuis maintenant plusieurs années, bon nombre d'experts nous avertissent du double risque que nous courons. D'une part la production pétrolière mondiale devrait plafonner puis décroître en l'espace d'une génération, entraînant une hausse des prix. D'autre part, le risque d'un changement climatique majeur est avéré si nous ne réduisons pas massivement nos émissions de gaz à effet de serre. La conjonction des crises climatique et énergétique risque donc de laisser à nos enfants un goût bien amer quant à ce qu'ils pourront percevoir de notre sens des responsabilités. Dans ce contexte, la France s'est fixé un cap : diviser par quatre ses émissions d'ici à 2050.
En n'envisageant que des mesures palliatives qui visent à compenser la hausse du prix de l'énergie (prime à la cuve, baisse de la TVA), nos gouvernements font une double erreur de lecture. La première est d'encourager des modes de consommation incompatibles avec les impératifs climatiques. La deuxième est de refuser de voir que l'énergie coûtera de toute façon plus cher, en raison des réserves finies d'hydrocarbures et du plafonnement des capacités de production.
L'urgence est donc de sortir nos sociétés de cette dépendance aux énergies fossiles. Si l'Union européenne est en train de prendre des mesures significatives pour les émissions concentrées de CO2 (industries lourdes), elle laisse le secteur des émissions diffuses (le logement, le transport...) à la responsabilité des Etats membres.
Proposer l'instauration d'une nouvelle taxe sur l'énergie, à l'heure où son prix augmente fortement, ne relève pas d'une provocation irresponsable. C'est au contraire la voix de la raison. C'est donner à tous les acteurs le signal qu'ils doivent se préparer à une évolution inédite depuis le début de la révolution industrielle : la hausse structurelle du prix de l'énergie, alors que la valeur de celle-ci n'a cessé de diminuer depuis deux siècles (1). C'est se prémunir contre le risque climatique. C'est de plus conserver les moyens financiers dans les pays consommateurs plutôt que de les laisser partir vers les pays producteurs.
C'est pour cela que la Fondation Nicolas Hulot a proposé lors du Grenelle de l'environnement la mise en place d'une contribution climat-énergie, c'est-à-dire d'une taxe progressivement croissante sur l'ensemble des combustibles fossiles et, de manière différenciée, sur l'énergie non fossile. Augmenter le prix de l'énergie de cette manière n'a pas vocation à appauvrir les ménages. Elle vise au contraire à nous prémunir des risques sociaux et économiques d'une évolution qui ne serait pas choisie mais subie.
Toute la question est alors de savoir à quoi le produit de cette mesure fiscale sera employé. Nicolas Sarkozy s'est engagé à mettre en oeuvre une politique fiscale « en faveur de l'environnement ». Mais il a aussi clairement indiqué que « tout prélèvement nouveau sera compensé de manière stricte ». C'est dans ce cadre que nous avons élaboré une proposition originale et précise d'affectation pour la contribution climat-énergie qui permettrait une redistribution de pouvoir d'achat.
Pour les particuliers, nous proposons la redistribution intégrale du produit de la taxe sous forme d'une allocation universelle climat identique pour tous. Ainsi, chaque année, tous les ménages recevront un chèque de l'administration fiscale. Son montant serait d'environ 130 euros par ménage pour une taxe basée la première année sur un prix du carbone à 20 euros par tonne de CO2. Cela correspond environ à une hausse du prix du gaz de 0,5 centime par kilowattheure et de 5 centimes par litre de carburant.
Augmenter à la fois le revenu (par l'allocation) et le prix de l'énergie fossile (par la fiscalité) présente un double avantage : inciter les ménages à modérer de plus en plus leurs consommations d'énergie et leur donner les moyens d'effectuer les investissements nécessaires pour consommer moins. Ainsi le citoyen recevra ce que paye le consommateur.
La contribution climat-énergie est donc efficace au plan environnemental et équitable au plan social. Les ménages modestes consomment en effet en valeur absolue beaucoup moins que les ménages les plus aisés. Autrement dit, les ménages modestes seront davantage aidés, puisque leur consommation d'énergie est moindre.
Pour les entreprises concernées par le dispositif, (celles qui ne sont pas soumises au système européen des quotas), nous proposons de baisser les cotisations sociales patronales à concurrence exacte du montant collecté. Diminuer le coût du travail sera bénéfique pour l'emploi. 20 euros par tonne de CO2 la première année permet la baisse de 0,3 point de cotisation.
Renoncer à un tel dispositif dans un pays qui importe 99 % de son pétrole et 97 % de son gaz, c'est la faillite annoncée. Avec la contribution climat-énergie, la France prendra une longueur d'avance et abordera la présidence française de l'Union européenne en ayant donné le meilleur exemple qui soit de politique publique adaptée.
NICOLAS HULOT est président de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme, DOMINIQUE BOURG, PATRICK CRIQUI, ALAIN GRANDJEAN et JEAN-MARC JANCOVICI sont membres de son comité de veille écologique.
(1) Ainsi, comme le rappelle l'IFP, « avec 1 heure de SMIC, on peut acheter 4,5 litres d'essence en mai 2008,contre 3 litres en 1974 ».
Qui est le politique français de premier plan qui a pris la mesure de la révolution que nous vivons ? un seul : François Bayrou, à écouter de la 31 ième minute à la 40 ième dans son discours de clôture de la convention européenne le 6 juin dernier.
J'aimerais ajouter à l'article des échos que nous ne sommes pas à l'abri d'un éclatement de la bulle pétrole dans les prochaines semaines ou mois. J'emprunte à Aerobar, son superbe travail ci-dessous
15:21 Publié dans vers demain, dès maintenant | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : energie, fiscalité
03.06.2008
Philosophie et changement climatique, par Dominique Bourg !
J'ai déjà eu l'occasion d'écouter Dominique Bourg. Amis démocrates, ne le manquait pas ! Réservez votre place avant le 7 juin !
L'IDDRI, propose, à deux pas du siège du MoDem, dans le cadre du Séminaire Développement durable et économie de l’environnement
une conférence de Dominique Bourg*, de l’Institut de politiques territoriales et d'environnement humain, Université de Lausanne sur le thème
Philosophie et changement climatique
Mardi 10 juin 2008, de 17 heures à 19 heures
à Sciences Po – salle Erignac – 13, rue de l’université – 75007 Paris (M° Saint-Germain-des-Près ou Rue du Bac)
Résumé
Il y a l'approche climatologique du changement climatique, illustrée par James Hansen, Jean Jouzel, et quelques autres savants. Il y a l'approche économique, avec notamment Geoffrey Heal et Nicholas Stern. Et il y a l'approche philosophique à travers laquelle, Jonas en contrepoint, Dominique Bourg tente de donner sens à ce fait étrange : l'humanité fait diligemment en sorte que le ciel lui tombe sur la tête.
Il n’existe pas de philosophie du changement climatique, mais ledit changement n’en soulève pas moins un nombre important de questions fondamentales auxquelles des philosophes cherchent à répondre. Dominique Bourg abordera en premier lieu celles qui ont trait aux caractéristiques de l’action telles que le changement climatique les fait apparaître : l’explosion de son périmètre, l’irréversibilité et la non prévisibilité de ses effets. Ce qui le conduira notamment à revenir à Hans Jonas, le premier à avoir pensé cette transformation et ses implications éthiques et politiques ; c’est encore Jonas qui a le premier pressenti l’ampleur de l’irréversibilité attachée au changement climatique.
Le second volet de son exposé sera consacré à interroger les conséquences possibles de la nouvelle donne climatique sur la nature du lien social et sur la légitimité de la représentation politique. Sans pour autant épouser les thèses jonassiennes sur l’opportunité d’une « tyrannie bienveillante », Dominique Bourg montrera en quoi le devenir climatique fait réapparaître la substantialité de la collectivité humaine. Ce faisant il revisitera la légitimation par Benjamin Constant du principe de la représentation politique et cherchera à montrer en quoi et pourquoi elle est devenue problématique. Enfin, Dominique Bourg évoquera plus rapidement les conséquences d’un dérapage climatique, avec une mortalité massive, en matière de spiritualité et de construction collective du sens.
* Dominique Bourg est professeur à l’Université de Lausanne où il dirige l’Institut des Politiques Territoriales et de l’Environnement Humain (Faculté des géosciences et de l’environnement). Philosophe de formation, ses travaux concernent l’environnement, les risques et le développement durable. Il a été membre de la Commission Coppens chargée de préparer la Charte de l’environnement désormais adossée à la Constitution française (juin 2002-juin 2003) et a participé au Grenelle de l’environnement (vice-présidence de la commission 6 et du groupe d’études sur l’économie de fonctionnalité). Parmi les derniers travaux publiés : « Qu’est-ce qu’un risque environnemental ? » in Kermisch C. et Hottois G. (éds.), Techniques et philosophie des risques, Paris, J. Vrin (2007) ; avec A. Kaufman, Risques technologiques et débat démocratique, Problèmes politiques et sociaux, no 941, Paris, La Documentation française (2007) ; avec Whiteside K., « France's Charter for the Environment: Of Presidents, Principles and Environmental Protection », Modern and Contemporary France, Volume 15 Issue 2 (2007).
13:56 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.05.2008
"Fini le pipeau, du courage les journalistes !"
La vérité sur le prix de l'énergie !
Via des amis journalistes (merci), je viens de recevoir ce mail que Jean-Marc Jancovici, expert indépendant en énergie a transmis en début de semaine à de très nombreux journalistes.
Lors de l'émission "Sarko, bientôt à Euroland" lors de l'émission C'est dans l'air sur France 5, le 9 mai dernier, il n'avait malheusement pas trouvé les mots pour réagir lors des échanges sur oui ou non peak-oil. Il y aura toujours des gens pour "dire que la terre est plate". Oublions donc cette approche démonstrative !
C'est pourquoi je pense que le bon angle d'approche c'est plutôt de notre toxico-dépendance grandissante à une "dope" dont nous n'avons plus accès à des prix cassés. C'est notre sort d'européens, il faut en faire le constat et dès à présent se mettre en marche.
C'est d'une transition énergétique dont nous avons besoin, pas de pipeau court-terme.
C'est au politique à prendre le sujet, avec courage. Les solutions (sociétales et techniques) sont là, il faut avoir le courage de dire la vérité aux européens. Oui, nous nous sommes tous ensemble trompés, nous avons désormais une organisation de notre société incompatible avec les réalités géo-politiques. C'est çà la real-politik !
Je ne sais pas si dans votre vie vous avez eu l'occasion de rencontrer un drogué qui fait tout pour s'en sortir. C'est dur, pas d'histoire, mais c'est une belle histoire. Je ne sais pas si dans votre vie vous avez eu l'occasion de tendre la main à un drogué et à lui faire prendre conscience de sa dépendance. Alors c'est là, à ce moment, qu'il faut être présent. présence.
Parce que nous voulons être des hommes et des femmes debouts ! Pas des "épaves" en manque !
----- Message de Jean-Marc Jancovici <jean-marc.jancovici@polytechnique.org> sur Mon, 26 May 2008 11:18:24 +0200 -----
Pour: Jean-Marc Jancovici <jean-marc.jancovici@m4x.org>
Objet: à popos du prix de l'essence, du pouvoir d'achat, et des conséquences sur le journalisme politique
Chers ami(e)s journalistes (et chers journalistes pas ami(e)s, hélas !), bien le bonjour,
Certains d'entre vous ayant à l'évidence envie de s'intéresser au pétrole en ce moment, et
d'autres au pouvoir d'achat, je vais prendre l'initiative malheureuse de vous expliquer
que l'un et l'autre c'est un peu la même chose, des fois que vous n'ayez rien de mieux
à faire ces jours-ci que de lire ce qui va suivre (dur métier !). Evidemment ce qui suit
est un peu long, mais ce n'est pas à vous que je vais apprendre que ce qui est simple et
faux, et ce qui ne l'est pas est inexploitable...
La saviez vous ? Tout ce que l'on dit volontiers sur l'essence actuellement (qu'elle n'a
jamais été aussi chere) est.... parfaitement faux. Le carburant automobile n'a quasiment
jamais été aussi bon marché qu'aujourd'hui, ce que ce petit mot va essayer de vous
montrer. Cela étant, l'énergie a toutes les chances de se mettre à devenir chère pour de
bon à l'avenir (x5 ? x10 ? qui peut le dire ?), disons avant que la maternelle
d'aujourd'hui n'ait mon âge, ce que je vais aussi essayer de vous montrer.
Si ca peut pousser certains d'entre vous à demander un peu plus souvent à Sarkozy ce que
nous faisons tous si le point de croissance ne répond pas à sa canine droite ou à sa
molaire gauche (ce qui va finir par arriver pour des raisons physiques), et à le
demander aussi à votre lecteur, je n'aurai pas complètement perdu mon temps. Et si vous
faites suivre ce mot à vos collègues des services politiques (car de fait je ne les ai pas
souvent en face de moi, alors que je ne suis pas persuadé que la démocratie résistera à
des turbulences majeures sur l'énergie), et qu'en plus ils le lisent, alors là c'est
l'apothéose !
Et toujours dans cette même veine, plus vous expliquerez au pêcheur breton et au routier
que l'augmentation des taxes est la meilleure potion contre bien pire à l'avenir que ce
qu'ils sont en train de vivre, et que la seule question est celle de la répercussion de la
hausse qui en résulte sur le consommateur, je n'aurai pas non plus perdu mon temps.
Pour commencer, il est parfaitement logique que le prix réel de la mobilité ait fortement
baissé depuis quelques décennies. Sinon, comment expliquer que les consommateurs français
puissent faire rouler 30 millions de voitures en 2008, au lieu de 3 millions en 1939 (une
voiture consommait alors à peu près la même chose qu'aujourd'hui), que le déplacement
moyen en voiture par personne et par jour soit passé de 0,01 km en 1900 à 25 km en 2000,
tout en travaillant moins en 2000 qu'en 1939 ou en 1900, et en ayant au passage aussi
augmenté la taille des logements, la nourriture consommée (alors que la part du budget
consacrée à l'alimentaire a été divisée par plus de 2 depuis 1930), les brosses à dent et
les téléviseurs, les lave-vaisselle et les tondeuses, le nombre de vêtements dans la
garde-robe, etc ?
Cette conclusion probablement étonnante pour d'aucun(e)s (que le prix de l'essence a TRES
fortement baissé depuis leur naissance) devient parfaitement normale quand on comprend ce
qu'est le "vrai prix" de quelque chose. Ce "vrai prix" n'est pas le prix en euros
courants, qui ne fait que monter depuis le début de la révolution industrielle, sauf
rarissime épisode de stagflation. Quand on se focalise uniquement sur les prix courants,
ce que votre profession aime beaucoup faire, on oublie que les revenus, en monnaie
courante, ont augmenté bien plus vite que les prix de n'importe quoi, sauf éventuellement
le logement, sur tout le cours du 20è siècle.
Comme nos revenus peuvent augmenter, mais pas le nombre d'heures par jour, desespérément
fixé à 24, le "vrai prix" de quelque chose est en fait le temps de travail nécessaire pour
s'acheter la chose en question, car là il y a une vraie limite physique. Le vrai prix d'un
bien, et d'autres l'ont dit bien avant moi, c'est "juste" le temps de travail nécessaire
pour pouvoir acheter le bien en question. On peut encore parler du prix rapporté au
pouvoir d'achat (ou la part dans le budget), et là on comprend bien que si le pouvoir
d'achat monte plus vite que le prix en monnaie courante, le prix réel diminue.
A l'aune de cet étalon, le prix réel de l'énergie a subi une division par 10 en gros au
cours du 20è siècle : je dois travailler 10 fois moins longtemps que mes (arrières-)
grands-parents pour me payer un kWh (de n'importe quoi, car on peut tout compter -
pétrole, charbon, gaz, électricité, en kWh), que je le consomme en direct ou qu'il serve à
fabriquer une maison, une tasse à café, une lampe, une tomate sous serre chauffée ou un
stéthoscope (ou un journal, car la pâte à papier sans énergie ce n'est pas facile facile).
Le baril valait... 20 $ de 2004 en 1880 (vous avez bien lu !), et il valait moins de 20$
de 2004 en 1970. Il valait toujours moins de 20$ de 2004 en 1990, après une hausse et une
baisse brutale, alors que depuis 1880 le pouvoir d'achat a été multiplié par plus de 10. CQFD.
Dans le même esprit, les carburants routiers valent 1,5 à 2 fois moins cher aujourd'hui
qu'en 1970 - donc AVANT le premier choc pétrolier - pour un smicard (qui doit donc
travailler 1,5 à 2 fois moins longtemps pour s'acheter un litre d'hydrocarbures
aujourd'hui qu'en 1970).
La démocratisation de l'auto due à la baisse du prix réel de l'énergie, je peux en fait
l'appliquer à tout. L'énergie abondante et à bas prix a progressivement permis au
consommateur occidental de se retrouver à la tête d'une armée d' "esclaves énergétiques",
qui nous fournissent objets et nourriture à profusion, mobilité à bas prix et tout ca pour
juste 35 heures par semaine.
En clair, c'est cette baisse continue du "vrai" prix de l'énergie qui explique très
largement la hausse du "pouvoir d'achat" que nous avons connue au 20è siècle. La
technologie sans l'énergie à bas prix, ca fait UN objet, pas des milliards d'objets
disponibles pour tous pour une petite fraction de son budget. Quels sont les pays qui ont
des objets à profusion autour de chaque consommateur ? Ceux où la consommation d'énergie
est très élevée...
Que l'énergie soit un facteur de production fondamental qui gouverne tout le reste, cela
n'a rien d'étonnant quand on se rappelle de ses cours de physique : l'énergie est la
grandeur qui intervient quand le monde se transforme (il y a "de l'énergie" quand il y a
modification de la température, de la forme, de la composition chimique, de la vitesse,
etc). De ce fait, transformer le monde pour produire des objets à partir des ressources
naturelles que nous pouvons y trouver, ou consommer de l'énergie, c'est à peu près bonnet
blanc et blanc bonnet. Même bouger un bras c'est consommer de l'énergie, celle des aliments !
Or les stocks d'hydrocarbures (gaz, charbon, pétrole) étant finis, l'approvisionnement en
énergie fossile va nécessairement passer par un maximum puis baisser ensuite, que le
consommateur occidental ait envie de l'entendre ou pas, et quoi qu'en pensent les vendeurs
de voitures aux Chinois et les conseillers du commerce extérieur (et ce maximum, pour le
pétrole, surviendra d'ici à 2015 selon l'essentiel des experts pétroliers, voir ci-dessous
; l'Agence Internationale de l'Energie - qui "fonde" toutes les prévisions
macroéconomiques de l'OCDE a des souhaits de consommateur, mais, aussi étonnant que cela
puisse sembler, pas des informations primaires de producteur).
Comme les hydrocarbures fournissent 80% de la consommation d'énergie de l'humanité (après
c'est le bois avec 10%, le nucléaire à 5%, hydroélectricité à 5%, le reste ne valant même
pas l'encre utilisée pour en parler ; l'éolien c'est 0,07% et le solaire photovoltaïque 10
fois moins !), cela signifie que le prix réel de l'énergie, après avoir connu une période
de 2 siècles de baisse, va probablement - à 7 ou 8 milliards d'humains au moins - se
mettre à monter pour de bon dans pas si longtemps que ca. En pratique, ca signifie que la
hausse des prix courants de l'énergie deviendra(it) structurellement plus rapide que la
hausse des revenus.
Il va donc arriver un moment - dans 5 à 40 ans, je sais que c'est large ! - où le
consommateur va devoir travailler de plus en plus longtemps pour se payer un kWh. L'autre
option, c'est Pol Pot à l'échelle planétaire (c'est à dire beaucoup moins de consommateurs
de manière brutale, ce qui permet à chacun d'entre eux de continuer sur sa lancée un
certain temps), et ca fait malheureusement peut-être partie des risques que nous courrons
si on laisse la régulation se faire toute seule...
Comme tout dépend de l'énergie, la conclusion logique est que dans pas si longtemps que
ca, le pouvoir d'achat va probablement se mettre à décroître de manière structurelle, et
la bonne question ne sera pas de savoir comment on distribuera les sucettes
supplémentaires, puisqu'il n'y en aura pas, mais comment on sauvera la paix et la
démocratie dans ce contexte, si cette décroissance se ponctue d'épisodes genre 1929 de
temps à autres.
Ce message commence à devenir de mieux en mieux compris dans les milieux "techniques" (en
particulier au sein des grandes sociétés industrielles, bourrées d'ingénieurs, il y a de
plus en plus d'individus conscients de la chose), mais peine clairement à voir le jour
dans la presse. Je livre par exemple à votre sagacité cette phrase de Claude Mandil,
contenue dans un rapport rendu à Fillon il y a un mois (Claude Mandil était patron de
l'Agence Internationale de l'Energie jusqu'à l'année dernière, donc celui-là même qui
préfaçait le "World Energy Outlook" dont il est question ci-dessous - vous apprécierez le
revirement) :
"Il est de plus en plus communément admis que la production mondiale [de pétrole] aura du
mal à dépasser les 100 millions de barils par jour (contre 87 aujourd’hui) alors que la
prolongation des besoins tendanciels conduit à une demande d’environ 120 mb/j en 2030
(AIE, World Energy Outlook). Le risque existe donc que le monde connaisse une crise
pétrolière très sérieuse au cours de la prochaine décennie, avec des prix extrêmement élevés."
C'est peut-être ce rapport, soit dit en passant, qui explique que Fillon ait apparemment
commencé à expliquer qu'il fallait se faire à des prix élevés...
Pour info De Margerie (patron de Total) pense qu'on ne dépassera pas 95 millions de barils
par jour, soit un petit 10% de plus que maintenant, et l'ancien patron du "reservoir
engineering" de Saudi Aramco (Al Husseini) pense que l'on ne dépassera même pas 90 (rappel
: nous sommes aujourd'hui à 87), et que le plateau de production a en fait commencé (et
aussi, ce qui ne manque pas de sel pour un ancien dirigeant du pétrole saoudien, que les
réserves annoncées par les pays de l'OPEP sont surévaluées, le "pétrole inexistant"
atteingnant environ 30% des réserves mondiales). Si cet homme a raison, l'OPEP peut bien
dire ce qu'elle veut, elle est de toute façons physiquement incapable d'augmenter sa
production.
Bref, il faut se rappeler que l'avenir possède une fâcheuse manie : un jour il devient le
présent. Vous rendriez donc un fier service à mes compatriotes (et à la démocratie,
qui n'aime pas beaucoup les surprises majeures et encore moins l'effondrement
économiques auxquel nous irons d'autant plus vite que nous chercherons à faire croître le
PIB à bref délai, voir liens en bas de page) en cuisinant les élus sur le sujet un peu
plus souvent et un peu mieux, si je peux avoir un avis. Et pour être très précis, ce que
je souhaite correspond très exactement au contraire de ce que j'ai vu sur France 2 il y a
quelques jours, où, c'est le pompon, Nathalie Kosciusko est venue défendre... la loi sur
la modernisation de l'économie inspirée du rapport Attali (qui propose essentiellement, en
expliquant que ca va faire notre bonheur, de manger à vitesse un peu plus accélérée le
capital naturel), sans que ca ne semble déranger personne !!!! La politique est un beau
métier, et journaliste politique aussi, parfois.
Bon, that's all folks ! Ah si, j'oubliais : même le directeur des études de Que Choisir a
dit dans Pèlerin Magazine qu'il ne fallait pas baisser la TIPP. Ce que fait Fillon
(ristourner le gazole aux pêcheurs), c'est, en croyant leur rendre service, leur mettre un
peu plus la tête sur le billot pour un peu plus tard.
Très cordialement à tou(te)s,
Jean-Marc Jancovici
Sommaire des liens du message ou quelques liens complémentaires :
- l'énergie ne vaut rien : http://www.manicore.com/documentation/esclaves.html
- ce qu'est une réserve de pétrole et comment la production de pétrole va évoluer "en
gros" : http://www.manicore.com/documentation/reserve.html
- concilier énergie fossile en baisse et PIB en hausse, on aura beaucoup de mal :
http://www.manicore.com/documentation/serre/kaya.html
- le prix du pétrole gouverne plus le taux de chômage que les souhaits de Sarko :
http://www.manicore.com/documentation/petrole.html
- avons nous "3 siècles de charbon" ? :
http://www.manicore.com/documentation/serre/fossile.html
- la prolongation des tendances, c'est l'effondrement économique (ce que dit aussi Stern)
et pas du tout la hausse perpétuelle du pouvoir d'achat avec juste les écolos qui gueulent
un peu de temps en temps :
www.manicore.com/documentation/club_rome.html
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